Corpus 10 - Bilan provisoire : le temps comme déplacement
- Kim Leleux

- 24 févr.
- 3 min de lecture
Fragments d’invisibles est né d’une hypothèse simple et expérimentale: l’acte photographique, lorsqu’il s’inscrit dans un dispositif artistique transversal, peut déplacer psychiquement une émotion.
La honte s’est imposée comme terrain d’exploration à la suite d’un travail antérieur sur l’origine des rôles familiaux.
En revisitant ma généalogie, j’ai perçu une trame invisible : une honte diffuse, transmise, qui semblait orienter certains de mes choix sans m’appartenir entièrement. Il ne s’agissait plus d’en proposer une lecture théorique, mais de l’éprouver à travers la création.
Au cours de cette première phase, douze figures archétypales ont émergé. Un treizième archétype (le Témoin) est en cours de conception.
Ces figures ne sont ni des typologies psychologiques ni des personnages narratifs. Elles constituent des condensations symboliques, issues d’expériences intimes, sociales et institutionnelles. Certaines sont nées d’expériences personnelles, d’autres se sont formées au contact du regard académique et institutionnel, dans la tentative d’obtenir reconnaissance et légitimité.
Parallèlement, neuf corpus ont été rédigés dans mon carnet de recherche.
Un questionnaire a été diffusé et a recueilli 25 réponses. Cette matière n’a pas encore fait l’objet d’une analyse approfondie : elle constitue la prochaine phase du travail. L’enjeu ne sera pas quantitatif, mais structurel; observer les motifs, les récurrences, les correspondances imaginales.
J'ai mené plusieurs expérimentations photographiques: détournement d’images issues de travaux antérieurs, altération d’images personnelles, introduction de gestes de transformation afin d’observer le déplacement émotionnel dans la durée.
J'ai crée un protocole expérimental impliquant l’usage d’un appareil jetable qui est également en cours ; sa méthodologie devra être simplifiée afin de préserver la justesse du geste sans rigidifier le processus.
Ce bilan révèle un déplacement inattendu.
L’hypothèse initiale n’a pas été infirmée ; elle a été déplacée dans sa temporalité.
Le déplacement psychique existe. Mais il ne répond pas à une logique de rendement.
En travaillant sur la honte, j’ai rencontré une structure plus vaste que l’émotion elle-même : l’injonction à prouver. Prouver ma valeur, ma légitimité, ma productivité.
La honte apparaît alors non seulement comme une expérience intime, mais comme un mécanisme de normalisation sociale.
Elle infiltre la question du genre, de la rentabilité, de la reconnaissance artistique.
Elle agit comme un système circulaire : la honte génère la honte d’avoir honte.
La confrontation au cadre institutionnel a parfois intensifié l’émotion que je cherchais à déplacer. Cette intensification n’a pas invalidé la recherche ; elle en a révélé la profondeur.
Elle a produit de nouvelles figures archétypales et mis en lumière la dimension politique de l’espace imaginal.
Le point central de cette phase concerne le temps.
La transformation ne suit pas une progression linéaire.
Elle exige une temporalité lente, discontinue, parfois traversée par un sentiment de vide. Ce vide peut être interprété comme un échec lorsque l’on demeure attaché à une logique de production visible. Or il constitue peut-être l’espace même du déplacement.
La praxis imaginale de la durée s’est ainsi confirmée non comme une intuition esthétique, mais comme une nécessité méthodologique. Le travail sur les images (création, altération, répétition) modifie progressivement les images intérieures et, dans la durée, leur impact émotionnel.
Ce bilan n’est ni une conclusion ni une démonstration. Il marque un seuil.
La phase suivante consistera à analyser les réponses recueillies, à incarner les figures archétypales dans des performances photographiques individuelles, à finaliser le protocole expérimental et à faire émerger la figure du Témoin.
Une méta-analyse du dispositif sera également engagée afin d’en clarifier les principes et d’en affiner la portée.
Fragments d’invisibles continue. Plus lentement que prévu. Mais plus justement.





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